La CJCE vient de rendre un arrêt (aff. C-145/04) dans lequel elle considère que la législation britannique accordant le droit de vote et d'éligibilité au Parlement européen y compris à des ressortissants n'ayant pas la nationalité d'un Etat membre résidant à Gibralbar est conforme au droit communautaire.
Cette affaire met en exergue les ambiguïtés actuelles de la citoyenneté européenne. Elle est significative à biens des égards:
1. Il s'agit d'un arrêt de la Grande Chambre de la CJCE, c'est à dire de la formation la plus solennelle de la CJCE. Rappellons que la Grande Chambre comprend 13 juges. Elle est présidée par le Président de la Cour. Les présidents des chambres de 5 juges en font partis.
2. Il s'agit d'un des rares arrêts en manquement sur initiative étatique (le cinquième depuis 1958)
Cette affaire oppose l'Espagne au Royaume Uni. Il s'agit de la cristallisation juridictionnelle des différends entre ces deux Etats membres au regard du statut du rocher de Gibraltar. Gibraltar est actuellement une colonie de la Couronne britannique. Il ne fait pas partie du Royaume Uni. Il est néanmoins assimilé à un territoire européen dont un Etat membre assume les relations extérieures au sens de l'article 229 §4 du TCE.
Etant donné le "caractère sensible de la question bilatérale sous-jacente", la Commission européenne s'était abstenue d'adopter un avis motivé incitant sans succès les Etats membres à trouver une solution amiable. Mais cétait sans compter sur l'activisme juridictionnel du Royaume d'Espagne, qui saisi le 18 mars 2004, la Cour afin qu'elle puisse rendre son arrêt en manquement. (Il s'agit là d'une particularité du recours en manquement sur initiative étatique, l'absence d'avis motivé de la Commission m'empêchant pas l'Etat membre de saisir la CJCE). Cette absence d'avis motivé n'a pas empêché la Commission d'intervenir dans l'arrêt en appui des conclusions du Royaume Uni.
3. La législation britannique est cause était une mesure d'exécution de l'arrêt de la Cour européenne des droits de l'Homme, Matthews
Dans l'arrêt Matthews, la Cour européenne des droits de l'homme avait condamné le Royaume Uni. L'absence d'organisation à Gilbraltar d'élection au Parlement européen violait l'article 3 du protocole n°1 à la CEDH qui prévoit l'obligation pour les parties contractantes d'organiser à des intervalles raisonnables, des élections libres au scrutin secret dans les conditions qui assurent la libre expression de l'opinon du peuple sur le choix du corps législatif. Cet arrêt constitue une illustration du contrôle direct que peut exercer la Cour Européenne des Droits de l'Homme sur le droit communautaire primaire.
Fort de sa condamnation le Royaume Uni avait donc adapté sa législation nationale. European Parliament Representation Act (EPRA) de 2003 a introduit un droit de vote et d'éligibilité au PE, pour les qualifying Commonwealth citizen (QCC), c'est à dire les citoyens du Commonwealth ne nécessitant pas d'un titre de séjour pour entrer ou séjourner à Gibraltar ou qui possèdent un tel titre de séjour . Harmonisant le régime actuel existant au Royaume Uni et à Gibraltar, l'EPRA consacrait un droit de vote et d'éligibilité au PE de ressortissants n'ayant pas la nationalité d'un Etat membre. C'est ce dispositif que la CJCE a validé
4. Une solution légalement justifiée
La CJCE a considéré:
- qu'aucune disposition n'interdit expressemment aux Etats membres d'étendre les droits de vote et d'éligibilité au PE à des ressortissants n'ayant pas la nationalité d'un Etat membre. En effet, l'article 19 §2 se contente d'édicter un principe de non discrimination entre les nationaux des Etats membres. L'article 190 §4 et l'acte de 1976 posent des conditions relatives à l'élection au PE. Aucune procédure électorale uniforme n'est prévue. En outre, la citoyenneté européenne est accordée aux ressortissants nationaux des Etats membres tels que ces derniers les ont définis. Or cela comprend pour le Royaume Uni les QCC.
- Finalement aucune disposition communautaire ne "déterminent de manière explicite et précise quels sont les bénéficiaires du droit de vote et d'éligibilité au PE"
- C'était donc à bon droit que le Royaume Uni, fort d'une tradition historique avait pu attribuer un droit de vote et d'éligibilité aux QCC, qui n'ont pas la nationalité d'un Etat membre.
5. Une solution politiquement plus contestable
Comment ne pas comprendre les arguments du Royaume d'Espagne qui mettent en exergue les ambiguités actuelles de la citoyenneté européenne? Le critère de rattachement de la citoyenneté de l'Union européenne semble principalement être celui de la nationalité et à titre exceptionnel celui de la résidence. Le droit de pétition devant le PE et le droit de saisir le médiateur, constituent déjà des droits du citoyen de l'Union accordés à toute personne résidant dans l'Union européenne, c'est à dire y compris aux ressortissants des pays tiers.
Ce régime mixte est préjudiciable à la lisibilité et à la cohérence du concept même de citoyenneté de l'Union européenne. S'il est important comme le souligne la CJCE de respecter "l'identité nationale" des Etats membres, il paraît décevant de laisser aux seuls Etats membres, le choix entre une citoyenneté exclusive de leurs nationaux ou une citoyenneté européenne inclusive leur permettant de l'étendre à des non nationaux. Cette hétérogénéité des conceptions de citoyenneté européenne conduit à un fragmentation du marché intérieur.
Il est difficile de souscrire à l'affirmation du Royaume Uni selon laquelle "l'extension du droit de vote aux QCC est sans effet sur les institutions de l'Union ou sur d'autres Etats membres et n'affecte que l'identité des représentants issus des circonscriptions britanniques qui sont élus au Parlement européen".
Au fond, et c'est bien là, la question essentielle, cet arrêt ne fait que constater l'absence de consistance de la notion de peuple européen, face aux peuples des Etats membres tels que ceux ci les définissent. Le Traité établissant une Constitution pour l'Europe, sans remettre en cause le critère actuel de rattachement de la citoyenneté européenne, avait tenté d'apporter quelques clarifications sur la symbolique de la citoyenneté européenne. cf. l'article I-20 et le titre sur la vie démocratique.
En guise de conclusion, on peut constater qu'il est paradoxal que le droit de vote et d'éligibilité au Parlement européen, droit si peu usité (taux record d'abstention aux élections du PE. taux d'absention de 52% dans l'UE des 15 et de 74% dans les nouvaux entrants lors des élections de juin 2004) est au coeur de nombreuses jurisprudences importantes:
- le revirement du Conseil d'Etat dans son arrêt Nicolo, qui concernant le droit de vote et d'éligibilité des residents des DOM/TOM
- le rappel à l'ordre de la Cour Européenne des Droits de l'Homme dans l'arrêt Matthews.
- ce nouvel arrêt C-145/04 ainsi que l'affaire C-300/04, rendue le même jour par la Grande Chambre qui fera l'objet d'une note ultérieure.
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